Les déplacés dans Dschang, Cameroun - lidia larrosa

Au Cameroun, la vie de galère des déplacés anglophones   Depuis 2016, la crise sociopolitique qui secoue le Nord-ouest et Sud-ouest, les deux régions anglophones du pays, ont fait plus de 400 morts et forcé plus de 200 000 personnes à quitter leurs maisons.         En ce dimanche ensoleillé, Sylvanius est de retour de l’église avec ses deux enfants. Drapé dans un ensemble smooking blanc cassé, l’homme ne semble pas heureux. «J’ai abandonné tous mes biens. J’ai fui car j’avais peur. Je me suis réfugié ici », soupire-t-il, en secouant la tête, avec tristesse.   En mars 2018, cet enseignant et ses cinq enfants, habitants de Lebialem dans la région du Sud-ouest du Cameroun, ont fui la localité, par crainte de se faire tuer. « On a marché pendant deux kilomètres dans la forêt. On courait. On entendait des coups de feu mais, on ne pouvait pas s’arrêter», raconte-il.          Sylvanius et sa famille se sont réfugiés à Dschang, ville de l’ouest du pays. Comme lui, plus de 200 000 personnes ont fui la crise socio-politique qui secoue le Sud-ouest et le Nord-ouest, les deux régions anglophones représentant environ 20% de la population du Cameroun depuis deux ans.   Tout commence en octobre 2016. Des avocats organisent une marche pour protester contre la non-traduction de lois et de documents juridiques en anglais (Code pénal, loi OHADA). Ils s’insurgent aussi contre la nomination des juges ne maitrisant pas la langue anglaise. Ils sont réprimés par les forces de l’ordre.   Un mois plus tard, c’est au tour des enseignants de descendre dans les rues pour dénoncer l’affectation des enseignants francophones ne maitrisant l’anglais dans la région. La population qui se sent « marginalisée », rejoint le mouvement. La police réprime une fois de plus.   Au fil des mois, les négociations avec le gouvernement s’enlisent. Le leaders anglophones modérés, sont arrêtés en janvier 2017. « Cela a été le début de la fin. Le gouvernement a arrêté et envoyé en prison, les responsables des associations d’avocats et d’enseignants avec qui ils discutaient. Ils pensaient alors que tout allait s’arrêter. Mais, c’était le début de la guerre qui sévit aujourd’hui », confie un responsable en exil, qui a « pu s’enfuir vers le Nigéria ».   En effet, en colère, les populations multiplient des villes mortes. Les écoles et universités de cette partie du pays sont attaquées. Apeurés, les parents finissent par déscolariser leurs enfants. En août 2017, à quelques jours de la rentrée scolaire, Paul Biya, 85 ans et président du Cameroun depuis 36 ans, réélu pour un septième mandat en octobre 2018, décrète l’arrêt des poursuites contre certains leaders.   Plus de 400 citoyens ont été tués   L’apaisement attendu n’a pas lieu.  Le 1er octobre 2017, les séparatistes autoproclament l’indépendance de l’«Ambazonie», leur République (les deux régions anglophones). Depuis 2017, plus de 400 citoyens ont été tués par «les forces de sécurité et les séparatistes armés», selon  Amnesty International.      En septembre 2018, l’ONG de défense de droits de l’Homme notait que la situation dans la partie anglophone devenait « de plus en plus désespérée». Des membres de l’administration (sous-préfets, délégués…) ont été kidnappés par des séparatistes.    Pris entre les tirs, de nombreux habitants ont déserté leurs domiciles. A Dschang, certains vivent entassés, 1O dans une chambre. D’autres ont été accueillis dans les familles d’accueil. Sans emploi, la plupart vivent de la générosité des habitants, leaders associatifs de la ville et des dons des églises. Beaucoup d’enfants ne vont pas à l’école, faute de moyens financiers.   «C’est vraiment dur, lâche Ngehchia, enseignante vacataire sans emploi. Nous n’avons rien pris. Nous ne parvenons même pas à trouver du travail. On n’a jamais planifié cette situation. On ne savait même pas que cela allait nous arriver, nous, camerounais ».  Elle vit chez une « sœur », avec ses cinq enfants âgés de cinq à 16 ans et son mari.   Lundi 12 novembre 2018, le Programme alimentaire mondial (PAM) a commencé la distribution des vivres aux déplacés de Douala, capitale économique du Cameroun. D’après Abdoulaye Baldé, représentant pays de l’organisation onusienne, quatre régions sont concernées : le littoral (où se trouve Douala), l’Ouest, Le Nord-ouest et le Sud-ouest. 50 000 déplacés, « les plus vulnérables», recevront l’aide.  «Mais, notre objectif est d’aider tout le monde», précise-t-il.   «Il faut le retour à la paix »   « Les familles sont desoeuvrées. Ils ont tout quitté. Ils ont tout abandonnés et se reconstruire ne sera possible que lorsque la paix reviendra », analyse Ernest Folefack. Cet enseignant de droit, spécialiste des conflits armés, est l’un des philantrophes de la communauté des déplacés anglophones. « Cette situation ne peut pas durer ainsi. Il faut le retour à la paix », insiste-t-il, en plissant son visage.   La société civile, des associations et leaders religieux ont longtemps appelé à l’organisation d’un dialogue inclusif, « seul moyen », selon eux, de venir au bout de la crise. Le gouvernement est resté sourd à cet appel.   Le 6 novembre dernier, jour de sa prestation de serment, Paul Biya a appelé les séparatistes à « déposer les armes». « Ce n’est pas ce qu’on attend de lui. Depuis le début de la crise, il ne s’est jamais rendu chez nous. Trop de gens sont morts, soupire une déplacée. On rêve tous de paix. Mais, quand et comment reviendra-t-elle ? Je pense que c’est la grande question ».